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Comment financer le logiciel libre ? un vrai sujet !

Ces derniers temps, de plus en plus d'articles traitent du problème de financement des logiciels libres, opposant parfois open-source et libre.

Je suis content que ce sujet se fasse une place dans les conférences, comme ce dernier week-end lors de Passage en Seine 2018 ou plusieurs personnes ont traité ce sujet de façon différentes. Par ailleurs on peut citer les articles de Calimaq et aussi de TechCrunch ainsi que le travail de Sebastien dans le cadre du projet de recherche "encommuns".

Je suis content que ce sujet soit plus traité aujourd'hui car c'est un sujet qui m'intéresse depuis maintenant 14 ans que je gère XWiki SAS qui paye des développeurs de logiciel libre tout en essayant de garder un mode éthique de livraison de nos logiciels (en ayant une communauté ouverte et en n'ayant pas de parties propriétaire). Depuis 14 ans, nous sommes confrontés au phénomène de "free-riders", à la difficulté d'embaucher au prix du marché, à la difficulté de faire des bonnes marges sur le revenus de services face aux sociétés de services qui ne contribuent pas aux logiciels libres qu'elles utilisent. Depuis 14 ans aussi nous profitons des avantages du logiciel libre, des contributions, du marketing de notre communauté, du support d'acteurs qui comprennent bien notre modèle. J'ai fais de multiples conférences sur notre experience sur ce sujet.

Je voudrais porter l'attention sur ces différentes présentations et rapport récents et apporter quelques commentaires sur le sujet:

Ces articles traitent du problème de financement des logiciels libres, avec une eventuelle opposition au financement des logiciels "Open-Source" par les grands acteurs capitalistiques (GAFAM en particulier), des free-riders, entreprises et organisations utilisateurs de logiciels libres, sociétés de services qui les utilisent pour leurs clients, services clouds qui basent leur business sur du libre, ou individus qui utilisent sans participer au développement de ces logiciels.

La conférence de Atosh, provocatrice, montre le développeur "open-source" comme exploité pour son travail gratuit. Il prend en exemple les tweets de Fabien Potencier, créateur de Symfony, un logiciel libre emblématique du monde PHP:

fabpot.png

Dans les réponses @fabpot reconnait que la comparaison est trop extrème, en particulier face à la situation de réels esclaves dans le monde. 

Lors de cette conférence Atosh pose un problème serieux. Celui des free-riders et de la façon dont ceux-ci conçoivent le travail des développeurs de logiciels libres. Les ingénieurs qui arrivent sur le marché aujourd'hui utilisent l'open-source et le logiciel libre naturellement sans avoir conscience du modèle de fonctionnement du libre et du travail des participants au mouvement. En quelque sort le libre est victime de son propre succès. En voulant démocratiser et montrer le libre au monde, nous avons appuyé sur la gratuité et c'est ce qui a été retenu par la majorité des utilisateurs.

Cependant je ne peux pas être d'accord avec @fabpot. J'espère qu'il parle des développeurs du libre en général et pas de lui, car il faut quand même parti des privilegiés de l'open-source, et il le mérite tout à fait. Son logiciel Symfony est un succès massif. Sur ce succès il a aussi construit le succès de SensioLabs et de SensioGrey (revendu en 2017 à WPP). Je ne connais pas les détails et peut-être que ce n'est pas magique, mais le chiffre d'affaires de ces sociétés est confortable (plus que celui d'XWiki). 

Je pense que le problème qui est mis en lumière ici n'est pas spécifique au libre, car il existe en réalité pour toute personne qui fait un effort pour participer à la société comme les bénévoles des ONGs en tout genre, écologie, pauvreté, mais aussi les employés qui acceptent parfois des salaires plus bas pour faire un métier qui participe à la société (éducation, pompiers, chercheurs, etc..).

Il s'agit d'un côté de la relation entre les acteurs d'un monde marchand, tourné vers les business, qui ne se pose pas toujours beaucoup de questions et prend ce qu'il y a à prendre, et de l'autre côté des acteurs qui se posent des questions et souhaitent contribuer à la société.

Le développeur open-source fait partie de ceux-la, qu'il soit bénévole, dans une entreprise du libre comme SensioLabs ou XWiki, ou qu'il travaille pour les GAFAM. Quelque part il contribue un peu plus à la société qu'un développeur du monde propriétaire. 

D'ailleurs @fabpot a fait lors d'une conférence un parallèle intéressant:

fabpotoss.png

Je pense que c'est un peu plus compliqué que cela, car il y a plusieurs types d'entreprises commerciales. Il y en a de très capitalistiques avec des objectifs de rentabilités forts et d'autres plus équilibrée qui ne voient pas leur objectifs de la même façon. A XWiki SAS par exemple nous n'avons pas pris d'investisseurs afin de ne pas avoir cette pression de rentabilité face à nos valeurs. Mais globalement je pense que nous sommes tout à fait d'accord avec Fabien Potencier que le monde du logiciel est redevable de l'opensource comme il le dit dans sa conférence.

Maintenant que pouvons nous faire face au problème du financement du libre, car c'est un réel problème et effectivement comme indiqué dans l'article mentionnant "les communs du capital", le monde capitalistique a vu un interêt au logiciel open-source et en final on se rend compte que ces dernières années de plus en plus de contributions au libre viennent des entreprises commerciales et que d'autres entreprises commerciales, en particulier Cloud, utilisent les contributions aussi bien des autres entreprises mais aussi des contributeurs indépendants, et ce sans contribuer en retour ou alors marginalement. Nous avons plusieurs façon de voir les choses. Nous pouvons voire le verre à moitié plein (plus de code libre) ou voir le verre à moitié vide (les free-riders). 

Les articles de Calimaq et de Sébastien Broca sont très intéressant car ils posent une contradiction possible chez les libristes qui veulent un code très libre et ne pas introduire d'impossibilité pour le monde capitalistique d'utiliser le code libre. Cela pose effectivement une question intéressante. Si le monde du capital peut largement utiliser le code libre, mais le monde du code libre ne peut pas utiliser le code propriétaire, il y a un risque que le libre ne soit qu'un satellite de la production propriétaire et l'embélie que nous voyons avec le code open-source n'est du qu'au succès démesurer du monde du Cloud. A l'opposé la vision parfois proposé par les libristes est un mode de volontaires sans entreprises avec un système de donation. Au jour d'aujourd'hui on ne voit que quelques succès dans le système de donation pour le code libre. 

Calimaq et Sébastien Broca présentent la solution proposé par CoopCycle qui propose une licence à réciprocité. C'est du libre mais avec des contraintes de fonctionner de façon similaire. Le problème c'est que ce type de licence ne répond pas forcement aux critères d'une licence libre car elle introduit une discrimination. Je vois aussi un autre problème. En bloquant la diffusion d'un logiciel libre pour le monétiser plus on pose aussi le problème de son succès. Le 'freemium' est un aspect important du succès des logiciels aujourd'hui. 

Une autre approche est aussi de communiquer beaucoup plus fortement sur le modèle du libre et le besoin de participer ou reverser. C'est pour cela que je fais plus de conférences sur ce sujet et aussi que nous avons aussi entrepris de plus expliquer le modèle à nos clients. Nous appuyons maintenant si l'importance du contrat de support, sur la durée de nos contrats et surtout nous appliquons maintenant un sur-prix de 50% pour nos services si le client n'a pas de support. Ceci s'avère plutôt efficace et à l'interêt d'engager la discussion sur le financement de notre logiciel. Aux RMLL2018 le 8 Juillet, je ferais une conférence Recettes et Astucs pour financer du logiciel libre.

Ces sujets sont très intéressants et les communautés du libre vont devoir les résoudre afin de pouvoir produire des alternatives au modèle des GAFAM. Je doute fortement qu'il sera possible de faire des alternatives viables si l'on n'est pas capable d'apporter une rémunération correcte aux ingénieurs qui devront produire ces solutions. 

Du côté d'XWiki, nous nous posons aussi ces questions. Pour le logiciel XWiki nous avons trouvé un premier modèle qui fonctionne, avec le service et le support et nous arrivons à financer un logiciel plus pour entreprises que pour particuliers. Cependant nous trouvons notre modèle trop lié au service et il est difficile de grandir sur ce modèle. Nous essayons pour cela de nouvelles solutions, comme livrer des applications payantes tout en les laissant open-source. Nous appliquons ici de façon plus stricte la séparation libre et gratuit.

Pour le logiciel CryptPad, la problématique est justement encore plus importante. Nous avons un financement de recherche qui se termine en 2019 et nous avons un logiciel qui laisse peu de place au service. Il s'adresse aux individus (par son service cloud https://cryptpad.fr) comme aux entreprises qui pourront aussi l'utiliser. Comme le logiciel a une innovation significative (la fusion de données avec chiffrement bout en bout), nous avons décidé d'avoir une licence plus dure afin que si le code peut être repris par d'autres projets libres, ce n'est pas le cas des projets non-libres. C'est un début de réciprocité. Mais la question se pose surtout de savoir comment payer les développeurs. Nous avons 2 personnes à plein temps sur le projet, soit un budget entre 50k et 100k par an (en tenant compte du Crédit Impôt Recherche). Nous avons ouvert un mode payant de notre service cloud (qui rapporte environ 1keuros annuellement pour l'instant), mais rien n'empêche nos utilisateurs d'installer leur propres instances. Le logiciel CryptPad à l'ambition de proposer une alternative aux Google Docs/DropBox/Trello en mode chiffré  ce qui est une tache énorme quand on mesure la R&D nécessaire pour réaliser toutes les fonctionns nécessaires. Nous nous intéressons ainsi au modèle de crowdfunding et de OpenCollective. Récement Framasoft vient de faire une campagne pour PeerTube (33k collectés), et même si c'est prometteur cela reste faible au vu de la notorité de Framasoft et du salaire d'un ingénieur même quand il sort d'école. Nous nous posons fortement la question sur le bon modèle. D'un côté nous pouvons aller plus vers les individus et le crowdfunding, de l'autre nous pourrions aller plus vers l'entreprise.. en tout cas ce que nous ne voulons pas c'est aller vers le financement capitalistique qui puisse remettre en cause le modèle libre. Si vous avez des idées n'hésitez pas !

A ce sujet nous cherchons un "lead" business pour CryptPad et aussi pour notre équipe recherche afin de justement trouver le moyen de financer CryptPad et ensuite de l'améliorer pour nos utilisateurs. Pour en savoir plus, suivez notre conférence CryptPad au RMML2018 à Strasbourg le 8 Juillet.

 

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